Selon une Ă©tude menĂ©e sur 70 000 personnes, la prĂ©sence de rĂ©sidus de pesticides dans lâalimentation conventionnelle explique ce rĂ©sultat. LE MONDE | 22.10.2018 Ă 17h00 âą Mis Ă jour le 22.10.2018 Ă 20h58 | Par StĂ©phane Foucart et Pascale Santi Pour les agences rĂ©glementaires, les rĂ©sidus de pesticides dans lâalimentation ne prĂ©sentent aucun risque pour la santĂ©. Mais un corpus scientifique rĂ©cent, sur les effets des mĂ©langes de molĂ©cules et des expositions chroniques Ă faibles doses, suggĂšre que les risques posĂ©s par les traces de produits phytosanitaires sont, au contraire, bien rĂ©els pour le consommateur. Une Ă©tude Ă©pidĂ©miologique française, publiĂ©e lundi 22 octobre dans la revue JAMA Internal Medicine, est la premiĂšre Ă pointer de tels risques dans la population gĂ©nĂ©rale, sâagissant du cancer. Elle indique que les plus gros consommateurs dâalimentation issue de lâagriculture biologique ont un risque de cancer rĂ©duit de 25 %, par rapport Ă ceux qui en consomment le moins. « Pour expliquer ces rĂ©sultats, lâhypothĂšse de la prĂ©sence de rĂ©sidus de pesticides synthĂ©tiques bien plus frĂ©quente et Ă des doses plus Ă©levĂ©es dans les aliments issus de lâagriculture conventionnelle comparĂ©s aux aliments bio est la plus probable », indique Emmanuelle Kesse-Guyot, chercheuse (INRA) dans lâĂ©quipe de recherche en Ă©pidĂ©miologie nutritionnelle (Inserm, INRA, universitĂ© Paris-XIII) et coauteure de ces travaux. De fait, les types de cancer dont les risques sont les plus rĂ©duits chez les consommateurs dâaliments labellisĂ©s « AB » sont Ă©galement associĂ©s aux expositions des agriculteurs aux pesticides. Les lymphomes surreprĂ©sentĂ©s chez les agriculteurs conventionnels Conduits par Julia Baudry et Emmanuelle Kesse-Guyot, les auteurs ont exploitĂ© les donnĂ©es dâune grande cohorte, dite NutriNet, de prĂšs de 70 000 volontaires suivis entre 2009 et 2016. Ils ont divisĂ© en quatre groupes les individus, en les classant des plus gros consommateurs de bio (environ plus de 50 % de leur alimentation), Ă ceux qui nâen consomment que de maniĂšre occasionnelle, ou jamais. Durant les sept annĂ©es de suivi, 1 340 nouveaux cas de cancer ont Ă©tĂ© enregistrĂ©s ; les auteurs ont ensuite observĂ© la rĂ©partition de ces maladies dans les diffĂ©rents groupes. Au total, en tenant compte de toutes les localisations cancĂ©reuses, la baisse du risque est de 25 % pour le groupe le plus consommateur de bio par rapport au groupe le moins consommateur. Mais les rĂ©ductions de risque vont jusquâĂ 34 % pour les cancers du sein post-mĂ©nopause, 76 % pour les lymphomes (un type de cancer du sang). « Lâune des grandes forces de ces conclusions est quâelles sont largement cohĂ©rentes avec les rĂ©sultats des Ă©tudes menĂ©es sur les expositions professionnelles aux pesticides, explique lâĂ©pidĂ©miologiste Philip Landrigan (Boston College, Etats-Unis), qui nâa pas participĂ© Ă lâĂ©tude. Cela renforce grandement la plausibilitĂ© dâun lien entre lâeffet mis en Ă©vidence et la prĂ©sence de rĂ©sidus de pesticides dans lâalimentation. » Les lymphomes, notamment, font partie des cancers surreprĂ©sentĂ©s chez les agriculteurs exposĂ©s aux pesticides. « Câest, Ă ma connaissance, la premiĂšre fois que lâon met en Ă©vidence et Ă partir dâune enquĂȘte prospective [câest-Ă -dire en suivant dans le temps un ensemble dâindividus], un lien entre alimentation bio et risque de cancer, ajoute M. Landrigan. Les grandes forces de lâĂ©tude sont la taille de la cohorte et la durĂ©e du suivi. Il sâagit clairement dâune Ă©tude importante et ce rĂ©sultat mĂ©rite beaucoup de considĂ©ration. » Nombreux biais possibles Lâune des difficultĂ©s de lâexercice est de corriger lâanalyse de nombreux biais possibles. En particulier, des travaux antĂ©rieurs montrent que les consommateurs dâaliments bio ont en moyenne une alimentation plus saine, pratiquent plus rĂ©guliĂšrement de lâexercice physique ou encore appartiennent Ă des catĂ©gories sociales plus Ă©levĂ©es que la moyenne. Autant de facteurs qui influent sur le risque de contracter diverses maladies â dont le cancer. Les auteurs ont donc corrigĂ© leur analyse grĂące au relevĂ© dâun grand nombre de caractĂ©ristiques des individus de la cohorte : indice de masse corporelle, niveau dâactivitĂ© physique, catĂ©gorie socioprofessionnelle, qualitĂ© du rĂ©gime alimentaire, statut tabagique, etc. « La prise en compte de ces nombreux facteurs de risque est Ă mettre au crĂ©dit des auteurs, estime lâĂ©pidĂ©miologiste RĂ©my Slama (Inserm, universitĂ© Grenoble-Alpes), qui nâa pas participĂ© Ă ces travaux. Au total, il est peu plausible que des facteurs liĂ©s au style de vie, autres que la consommation dâaliments bio, soient en cause dans lâeffet observĂ©. » Lire aussi :  En agriculture, le bio est plus performant face aux attaques dâagents pathogĂšnes Landrigan met cependant en avant un biais de recrutement possible. « Ainsi que les auteurs le notent, la cohorte repose sur des volontaires. Or, ces derniers ont gĂ©nĂ©ralement un niveau dâĂ©ducation plus Ă©levĂ© que la moyenne et un style de vie plus sain, dit le chercheur amĂ©ricain. Cela peut jouer sur les rĂ©sultats. » Emmanuelle Kesse-Guyot nâen disconvient pas, mais estime que cet effet de recrutement « aura plutĂŽt tendance Ă sous-estimer lâeffet observĂ© que le contraire ». De fait, mĂȘme les plus faibles consommateurs de bio de la cohorte ont sans doute un risque de cancer moindre quâune grande part de la population rĂ©elle⊠Le risque des aliments ultratransformĂ©s dĂ©jĂ dĂ©montrĂ© « Cette Ă©tude sâattaque Ă une question compliquĂ©e, et il est toujours prĂ©fĂ©rable dâavoir confirmation de lâeffet mis en Ă©vidence par dâautres Ă©tudes, dit RĂ©my Slama. Mais il faut aussi avoir Ă lâesprit que ce nouveau travail sâajoute Ă un Ă©difice de preuves dĂ©jĂ important et quâil reste dans la chaĂźne alimentaire des rĂ©sidus de pesticides de synthĂšse classĂ©s âcancĂ©rogĂšnes probablesâ, actuellement autorisĂ©s ou interdits, mais rĂ©manents dans les sols et lâenvironnement. » A elle seule, une Ă©tude Ă©pidĂ©miologique ne peut apporter la preuve dĂ©finitive dâune causalitĂ© et, prĂ©cise Mme Kesse-Guyot, « dâautres Ă©tudes doivent ĂȘtre menĂ©es pour prĂ©ciser le lien de cause Ă effet ». Mais, en cas de confirmation, conclut la chercheuse, « des mesures de santĂ© publique devraient ĂȘtre mises en place ». En attendant, juge Emmanuel Ricard, dĂ©lĂ©guĂ© Ă la prĂ©vention Ă la Ligue contre le cancer, « lâattitude de bon sens est de limiter son exposition aux pesticides et autres substances de synthĂšse ». Lire aussi :  Les aliments « ultratransformĂ©s » favoriseraient le cancer Dâautant plus que la cohorte NutriNet a dĂ©jĂ montrĂ©, en fĂ©vrier, que les aliments ultratransformĂ©s Ă©taient Ă©galement un facteur de